Il y a deux façons d’appréhender les vacances d’été : avec un programme précis — des livres à lire, des visites à faire, des performances sportives à accomplir —, ou bien en se laissant simplement porter par les événements. Les personnages de Conte d’été et Mektoub my love : canto uno se situent clairement dans la deuxième catégorie. Autant Amin que Gaspard arrivent en vacances sans véritable projet précis. Aucun ? Non, ils sont quand même là pour baiser.
Baiseront-ils ? Ne baiseront-ils pas ?
Mais reprenons : les deux films s’ouvrent sur l’arrivée du personnage sur son lieu de vacances (Sète pour Amin et Dinard pour Gaspard), seul. Dès lors, leur regard transpire de désir, qui s’épanouit pleinement à la plage. C’est là que Margot soupçonne Gaspard de mater cette fille « pas mal », c’est là que la caméra de Kechiche — en réalité le regard d’Amin — se retrouve toujours étrangement à pointer une paire de fesses à un moment ou à un autre.
C’est aussi à la plage que les rencontres se nouent, et c’est là que ça coince : nos deux personnages s’avèrent être particulièrement maladroits. On découvrira ainsi qu’ils sont également mauvais sur la piste de danse que sur le sable — ils diront qu’ils n’aiment ça : l’œuf ou la poule ? Résultat : malgré une indéniable force de séduction, ils ne baiseront pas.
Mais ils ne repartent pas bredouille (ou broucouille comme on dit dans le Bouchonnois) pour autant. Ainsi, Amin et Gaspard en viennent à créer — inintentionnellement, en se laissant porter — de l’art. Évidemment, ça ne sort pas de nulle part : ils n’emportent pas par hasard un appareil photo ou une guitare. Mais s’il n’avait pas rencontré un vieux pêcheur grâce à Margaux, Gaspard n’aurait jamais eu l’idée de composer une chanson de marin ; et photographier la naissance d’une brebis s’éloigne pas mal de la séance de nu avec la bergère qu’Amin avait imaginée... Voilà ce que permettent les vacances d’été : accomplir quelque chose d’inattendu, mais néanmoins mémorable.
Et le spectateur n’est pas non plus en reste. Ceux qui venaient voir un Kechiche pour le sexe seront satisfaits dès le début, ceux qui voulaient voire de jolies filles filmées par Rohmer ne seront pas non plus déçus. Mais l’essentiel est ailleurs : chacun emportera avec lui de nombreuses séquences mémorables : l’accouchement de la brebis est une des plus belles scènes du cinéma de Kechiche, et l’on se surprend souvent à fredonner par la suite « je suis une fille de corsaire, on m’appelle la flibustière... ».
Surtout, Rohmer et Kechiche nous auront — chacun à leur façon — montré une facette de la vie. Le cinéma de Kechiche est évidemment naturaliste, dans sa façon de filmer des séquences longues, largement improvisées. Quelle jouissance de voir un film qui nous donne autant l’impression d’être en vacances à Sète avec un groupe de sympathiques Tunisiens, alors qu’on est en réalité en hiver, le vendredi soir après une semaine chargée !
Et c’est le même plaisir que l’on éprouve en regardant Conte d’été. Rohmer le dit lui-même dans ses entretiens de 1970 et 1993 aux Cahiers du cinéma1 : il adhère à la conception de Bazin du cinéma qui enregistre « la splendeur du vrai ». Alors évidemment, Rohmer capture ce réel bien différemment de Kechiche : les dialogues sont écrits (et bien écrits !), les personnages sont bavards, et surtout la caméra est beaucoup plus sobre, presque objective. Mais en fin de compte, comme celle de Kechiche, elle filme un garçon qui veut baiser, et qui n’y arrive pas — et tant mieux pour l’art !