Durand, Cédric. « Comment mener une politique écosocialiste en régime capitaliste », Contretemps. 17 août 2026. En ligne : https://www.contretemps.eu/comment-mener-une-politique-ecosocialiste-en-regime-capitaliste/ [consulté le 21 août 2026].
Dans cet article « stratégique » stimulant, Cédric Durand ne se met pas d’oeillères, regarde en face les obstacles qui font face à la réalisation d’une politique anticapitaliste. Il dépasse les slogans rassurants mais simplistes, qui peuvent nous faire croire que « taxer les riches », voire « mettre fin au capitalisme » permettront de résoudre tous nos problèmes. Mais ces slogans ne sont rassurants qu’au premier abord, car dès lors qu’on s’intéresse un peu à la réalité, la tâche à accomplir pour mener une politique éco-socialiste paraît largement plus ardue que ce que ces slogans laissent entendre, presque insurmontable.
Ainsi, Cédric Durand se dote d’abord d’une boussole, qui « donne sa substance politico-morale à l’action entreprise ». Cette boussole est éco-socialiste, sa fin est la socialisation, son moyen est la planification. Mais bien que ce soit déjà beaucoup plus que l’immense majorité des hommes et femmes politiques « de gauche », avoir une boussole ne suffit pas, et c’est même la partie facile : pour indiquer le Nord, il suffit de faire tremper une tige magnétique dans de l’eau, mais trouver un itinéraire qui nous mène effectivement à destination nécessite une bonne connaissance du terrain, et des obstacles qui se présenteront face à nous.
L’auteur identifie donc deux facteurs qu’on ne peut pas ignorer : « la nécessité de consolider la base sociale qui soutient cette politique », et «l’hostilité du capital ». Pour y faire face, il tire trois enseignements des expériences passées. Cet exercice appelle à la prudence, les « leçons de l’histoire » étant particulièrement manipulables (et manipulées). La situation actuelle n’est identique à aucune autre, il faut donc replacer les stratégies passées dans leur contexte historique avant d’envisager les transposer aujourd’hui. Et c’est peut-être là que réside une limite de l’analyse proposée.
Il est clair que le « principe de Tsipras » s’applique : « Fonder une stratégie sur sa seule capacité à convaincre ses adversaires de changer d’orientation est une voie périlleuse ». Aujourd’hui comme en 2015, compter sur la mansuétude de la Commission européenne et de la BCE est très incertain, même si la situation française actuelle peut nous rendre plus optimiste que la situation grecque d’alors — ce qui est rappelé par Cédric Durand. De même, le principe de Charles Bettelheim » semble relever de la généralité intemporelle : « La capacité à offrir une solution planifiée alternative au marché est bornée par les capacités informationnelles et politico-administratives du sujet qui entend la mettre en œuvre ». Ce principe nous invite à la prudence quand à la capacité la gauche à mettre en œuvre la planification de l’économie dès son arrivée au pouvoir.
Mais le « principe de Xue Muqiao » laisse plus songeur : « Organiser une option publique peut parfois permettre de manipuler les forces du marché pour atteindre ses objectifs plutôt que de subir de lourdes pertes en les confrontant directement par des mesures administratives ». Cela semble assez pertinent, mais on voit difficilement comment transposer la situation chinoise des années 1940 — en pleine guerre civile, faisant face à une grave crise économique, dans une économie encore largement agraire — à la France des années 2020. Cependant, nous devons reconnaitre que les propositions stratégiques que Cédric Durand en tire sont convaincante, à savoir de « manipuler le marché pour défaire une attaque spéculative contre la dette publique de la France » tout en conservant « une trajectoire fiscale maîtrisée », avec quelques réserves, liées aux marges que nous laisseraient les institutions européennes. De plus, l’affirmation — étonnante pour un non-spécialise — selon laquelle la hausse des bas salaires permettrait d’« encourager l’investissement et la modernisation de l’appareil productif en mettant sous pression les entreprises les moins efficaces, comme le modèle suédois évoqué plus haut l’a montré » n’est pas vraiment étayée.
Mais ces questionnement ne doivent pas occulter la grande réussite de ce billet : redonner espoir en la possibilité de changer effectivement les choses par l’action politique. Certes, l’approche macro-économique adoptée ici néglige l’agentivité des travailleurs, et nous prive de capacité à transformer l’économie en la démocratisant à l’échelle de l’entreprise. Mais on retiendra surtout qu’une voie existe pour une politique véritablement éco-socialiste, malgré les obstacles qui ont — depuis 80 ans — empêché les changements structurels de l’économie.
Extraits
« Toute politique anticapitaliste digne de ce nom doit prendre en compte trois paramètres de base : la boussole qui donne un sens au changement structurel, la nécessité de consolider la base sociale qui soutient cette politique, l’hostilité du capital. »
« Ces paramètres de base interdisent la désinvolture. Une politique éco-socialiste n’est pas un pique-nique lacustre, et ignorer ces difficultés garantit le désastre. Mais céder au découragement serait tout aussi fautif. »
« L’élément décisif consiste à créer un pôle de socialisation de l’économie qui soit, à la fois, le point de convergence des aspirations et des projections collectives, le lieu où elles se confrontent aux divers domaines d’expertise en charge de produire et d’interpréter les connaissances permettant de délimiter l’espace des possibilités et d’identifier les dilemmes et les compromis et, enfin, de coordonner la mise en œuvre et le pilotage des grandes orientations du plan, tout en laissant au différents secteurs et aux territoires la respiration nécessaire pour innover et choisir les modalités les plus adaptées »
« Conformément au principe de Bettelheim, ces dispositifs de planification articulés au marché reflètent les limites informationnelles et politico-administratives de la puissance publique à un moment précis. Le recours aux signaux de marché indique le chemin qui reste à parcourir pour parvenir à une intégration plus complète des sujets économiques et à une organisation de l’activité économique décentralisée qui puisse se passer davantage de la forme marchande. [...] À un niveau plus profond, la question d’une planification émancipatrice ne se résume pas à l’alternative calcul algorithmique versus marché, elle suppose le développement de nouvelles formes d’articulation entre démocratie, agentivité individuelle et collective et efficacité économique. »
« Le problème qui se pose à la gauche en cas de victoire aux élections est de savoir comment engager une transformation structurelle conforme à l’orientation écosocialiste, c’est-à-dire comment agir effectivement dans un sens anticapitaliste (ce que l’on peut), tout en conservant et en amplifiant sa capacité d’agir en ce sens (ne pas être défait). Les quelques lignes directrices identifiées précédemment permettent, pour conclure, d’esquisser un scénario qui ne repose pas sur la bonne volonté des adversaires politiques, utilise les mécanismes du marché pour atteindre des objectifs politiques et favorise l’extension du domaine de la planification. En voici les quatre piliers :
- 1.
Adopter une posture de responsabilité fiscale. En s’engageant à stabiliser le poids de la dette publique dès la campagne, la gauche se met en position de dénoncer la contre-performance économique et financière des deux quinquennats Macron, elle ferme un angle d’attaque qui peut trouver un écho dans une population largement hostile à l’instabilité, et se dégage de la menace d’un coup de pression des marchés financiers et du risque de devoir dilapider du capital politique au niveau européen si la BCE devait être amenée à intervenir. On peut rappeler que, dans la période récente, des pays gouvernés à gauche comme l’Espagne ou le Mexique ont substantiellement réduit leur ratio dette/PIB contrairement à la trajectoire explosive brièvement initiée par le gouvernement de Liz Truss en Grande-Bretagne ou suivie par l’administration Trump aux Etats-Unis.
- 2.
Relancer la consommation populaire par la hausse des bas salaires. Sortir de l’austérité salariale est une réponse à l’urgence sociale, mais aussi un levier pour interrompre la spirale de la logique de toujours moins de coût du travail, qui pèse sur l’activité et sur les finances publiques sans générer ni dynamique d’emploi, ni dynamique industrielle. C’est une incitation à l’investissement pour économiser le travail et à la recherche de différenciation concurrentielle par la qualité plutôt que par les prix. A court terme, c’est aussi un puissant stimulant de l’activité.
- 3.
Renforcer la progressivité de l’impôt. La paupérisation de l’État affecte la qualité des services publics et dégrade les conditions de la vie économique et sociale. En revenant sur les baisses d’impôts consenties au capital et sur les mesures fiscales en faveur des plus hauts revenus, des moyens peuvent être dégagés notamment pour les salaires des fonctionnaires, pour l’action écologique, pour l’innovation et la recherche et en faveur de la dignité des personnes (aide sociale, politique pénale…).
- 4.
Mettre en œuvre la planification écologique. Outre le rôle joué par la réglementation, la commande publique et la conditionnalité des aides existantes, nous avons montré comment une politique de socialisation de l’investissement par le développement des entreprises publiques, par la politique du crédit et par un gestionnaire d’actifs public puissant peut permettre d’étendre le domaine de la planification sans ponctionner le budget de l’état. Cette action entraînerait mécaniquement une extension du patrimoine public, ce qui est aussi un élément de stabilité macro-financière et une condition préalable à l’avènement d’un mode de développement orienté par les besoins et déconnecté de l’impératif de la croissance. »